Chloé avait très tôt compris comment se faire aimer de leur père. Elle parlait comme lui, rêvait comme lui, réussissait dans un monde qu’il respectait.
Elle avait fait une école de commerce, rejoint le cabinet familial, acheté un appartement dans le même quartier que leurs parents et savait exactement quels mots employer lorsqu’il fallait flatter son ego.
Maud, elle, avait choisi l’armée.
À dix-huit ans, elle avait annoncé qu’elle voulait entrer dans la Marine.
Son père avait ri.
— Toi ? Avec ton caractère ? Tu tiendras trois mois.
Elle en avait tenu quinze ans.
Quinze ans à se lever avant l’aube, à apprendre à décider vite, à porter la responsabilité d’une équipe, à partir lorsque les autres rentraient chez eux.
Et chaque fois qu’elle revenait, son père posait toujours la même question.
— Tu comptes faire ça encore longtemps ?
Jamais :
« Je suis fier de toi. »
Jamais.
Alors, lorsqu’elle arriva chez elle ce soir-là, Maud posa son sac dans l’entrée et resta plusieurs minutes sans bouger.
Sur la table du salon, il y avait les plans de la cérémonie.
Le faire-part.
Les menus.
Une petite liste d’invités.
Et, au milieu, une photographie d’elle et de Julien prise quelques semaines plus tôt.
Julien l’attendait dans la cuisine.
Il n’avait pas besoin qu’elle parle.
— Il a dit non ?
Maud posa ses clés.
— Il ne viendra pas.
Julien baissa les yeux.
— Pourquoi ?
— Chloé fait sa crémaillère.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il demanda doucement :
— Et toi, tu lui as répondu quoi ?
— D’accord.
Julien sourit tristement.
— Évidemment.
Maud fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Rien. C’est juste que tu fais toujours ça.
— Quoi ?
— Tu encaisses.
Elle ne répondit pas.
Julien s’approcha et prit les invitations posées sur la table.
— On maintient tout.
— Oui.
— Même sans lui ?
Maud regarda la photographie.
— Surtout sans lui.
Ce soir-là, elle prit une décision.
Elle ne demanderait plus à son père de venir.
Elle ne lui demanderait pas de comprendre.
Elle ne lui demanderait pas d’être fier.
Le mariage aurait lieu.
Avec ou sans lui.
Les jours suivants, elle replongea dans son travail.
Et quelque chose d’étrange se produisit.
Pour la première fois depuis longtemps, Maud cessa de surveiller son téléphone.
Elle ne regarda plus si son père avait envoyé un message.
Elle ne se demanda plus si Chloé avait finalement changé de date.
Elle avançait.
Jusqu’à ce qu’un jeudi matin, à huit heures douze, elle reçoive un appel de sa sœur.
— Maud ?
— Oui.
La voix de Chloé était différente.
