— Quel malaise ? demanda Amélie, déjà glacée de l’intérieur.

Evelyne soupira.

— Tu sais très bien que tu ne corresponds pas à l’image que les Delcourt veulent avoir de leur famille.

Amélie eut un petit rire incrédule.

— Mon image ?

— Ton travail. Ta manière de t’habiller. Ton appartement. Ta vie en général…

Elle s’interrompit.

— Ils sont très attachés aux apparences.

Amélie regarda Thomas.

— Et toi, tu es d’accord avec ça ?

Son frère ne répondit pas.

Ce silence fut pire que toutes les explications.

— Thomas ?

Il finit par relever les yeux.

— Ce n’est pas seulement ça.

— Alors quoi ?

Il se passa une main sur le visage.

— Camille ne sait pas que tu existes.

Amélie resta immobile.

Cette fois, elle ne comprit même pas immédiatement les mots.

— Pardon ?

— Elle sait que j’ai eu une sœur.

— « J’ai eu » ?

— Elle croit que tu es morte.

Le silence devint assourdissant.

Amélie regarda sa mère.

— Depuis combien de temps ?

Evelyne fixa la table.

— Huit ans.

— Huit ans ?

— Nous avons dit que tu étais morte après l’accident.

Amélie sentit ses jambes devenir faibles.

— Mais je n’ai jamais eu d’accident.

— Je sais.

Elle recula d’un pas.

— Alors vous avez raconté à tout le monde que j’étais morte ?

— Seulement à certaines personnes.

— À la famille Delcourt.

— Oui.

Amélie regarda Thomas.

— Et toi, tu as laissé faire ?

Il avait les yeux brillants.

— Au début, je pensais que ce serait temporaire.

— Temporaire ?

— Papa venait de mourir. Maman avait peur que tu racontes certaines choses.

Amélie fronça les sourcils.

— Quelles choses ?

Personne ne répondit.

Elle sentit soudain qu’elle ne connaissait plus sa propre famille.

— Qu’est-ce que j’étais censée raconter ?

Evelyne se leva.

— Rien.

— Alors pourquoi me faire disparaître ?

La mère d’Amélie resta silencieuse.

Et ce fut Thomas qui parla.

— Parce que tu savais pour l’argent.

Amélie le fixa.

— Quel argent ?

Thomas déglutit.

— Celui de papa.

Elle sentit un souvenir remonter.

Huit ans plus tôt.

Son père était mort brutalement après une courte maladie.

À cette époque, Amélie avait vingt-trois ans.

Elle travaillait déjà, vivait encore chez sa mère et passait énormément de temps auprès de son père.

Quelques semaines avant sa mort, il lui avait demandé de l’aider à classer des documents.

Elle se souvenait d’une enveloppe bleue.

D’un relevé bancaire.

D’un nom de société qu’elle ne connaissait pas.

Et surtout d’une phrase.

« Si quelque chose m’arrive, ne fais confiance à personne sans vérifier les comptes. »

Elle avait cru à une simple inquiétude de sa part.

Après son décès, elle avait voulu poser des questions.