Pendant quatre jours, Antoine s’assit dans le même coin, commanda un café noir et la regarda vivre.
Le cinquième jour, Camille vint déposer la tasse devant lui.
— Vous allez finir par connaître toutes les fissures de cette table.
Antoine sourit.
— Elle a du caractère.
— Elle a surtout besoin d’être remplacée.
Il rit.
C’était la première fois qu’elle lui parlait autrement que comme à un client.
Ils commencèrent à discuter.
D’abord cinq minutes.
Puis dix.
Puis presque une heure certains soirs, quand le restaurant se vidait.
Antoine lui raconta qu’il travaillait dans l’informatique.
C’était vrai.
Il mentit seulement sur le reste.
Il disait vivre seul dans un petit appartement.
Il disait gagner correctement sa vie, sans plus.
Il ne parlait jamais de son entreprise.
Jamais de ses investissements.
Jamais de son appartement près du Trocadéro.
Camille, elle, ne posait pas beaucoup de questions.
Elle parlait surtout de son frère Lucas.
— Il a quinze ans, expliqua-t-elle un soir. Il adore les documentaires animaliers. Il peut passer trois heures à regarder des vidéos sur les baleines.
Antoine sourit.
— Il est passionné.
— Oui.
Son sourire s’effaça légèrement.
— Mais son traitement coûte cher.
Antoine remarqua la fatigue dans son regard.
— Tu arrives à gérer ?
— Je n’ai pas vraiment le choix.
Elle haussa les épaules.
— Je fais des heures supplémentaires.
— Et tes parents ?
Camille resta silencieuse.
— Mon père est parti quand Lucas avait neuf ans. Ma mère travaille de nuit. Alors on se débrouille.
Antoine sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Il aurait pu lui dire la vérité.
Il aurait pu payer les médicaments.
Il aurait pu régler toutes leurs difficultés en une seule journée.
Mais il se rappela la promesse qu’il s’était faite.
Ne jamais révéler son argent.
Ne jamais savoir si quelqu’un l’aimait pour lui.
Alors il continua son mensonge.
Quelques semaines plus tard, Camille accepta un dîner avec lui.
Dans un petit restaurant italien.
Elle portait une robe simple.
Antoine avait choisi l’endroit parce qu’il voulait rester cohérent avec son personnage.
Tout se passa bien.
Jusqu’à l’addition.
Il sortit son portefeuille.
Puis le referma.
— Mince.
Camille le regarda.
— Quoi ?
— J’ai oublié ma carte.
Il savait exactement ce qu’il faisait.
Il attendait.
Il voulait voir son visage.
Il voulait savoir si elle allait changer.
Camille regarda l’addition.
Puis son vieux portefeuille.
Elle compta ses billets.
Il savait que cet argent était destiné à Lucas.
Elle paya.
Sans reproche.
Sans soupir.
Sans lui demander de rembourser immédiatement.
Et ce soir-là, Antoine rentra chez lui avec une sensation étrange.
