Des dizaines de personnes.

Des vies entières.

Des gens qui avaient dormi ici une nuit, parfois plusieurs mois.

Des femmes fuyant un conjoint violent.

Des hommes expulsés de leur logement.

Des migrants sans papiers.

Des enfants malades.

Des personnes âgées abandonnées par leur famille.

Des jeunes qui sortaient de prison et n’avaient nulle part où aller.

Claire sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Pourquoi je n’ai jamais su ?

Gabriel répondit doucement :

— Parce que votre grand-père pensait que vous deviez choisir vous-même.

Il lui tendit une enveloppe.

Son nom était écrit dessus.

« Pour Claire. Quand tu voudras vendre. »

Elle eut un rire nerveux.

— Il savait que j’allais vendre.

— Il connaissait votre caractère.

Elle ouvrit l’enveloppe.

Une lettre.

« Claire,

si tu lis ceci, c’est probablement que tu es revenue avec l’intention de vendre.

Ne t’en veux pas.

Tu as le droit d’être fatiguée de cette maison.

Tu as le droit de ne pas vouloir porter mes histoires.

Mais avant de signer, reste ici trente jours.

Pas pour moi.

Pour toi.

Regarde ce que cette maison a été.

Puis décide ce qu’elle doit devenir.

Ton grand-père. »

Claire relut la lettre.

— Trente jours ?

Gabriel acquiesça.

— Il avait prévu jusqu’à la durée.

— Et si je pars au bout de trente jours ?

— Alors je vous aiderai à vendre.

— Et si je reste ?

Gabriel sourit.

— Alors je vous aiderai à rester.

Claire ne savait pas pourquoi cette phrase lui fit plus mal que la lettre.

Le lendemain, elle commença.

Pas par conviction.

Par curiosité.

Elle voulait comprendre.

Gabriel revint chaque matin.

Il réparait les volets.

Changeait les ampoules.

Nettoyait les gouttières.

Il connaissait chaque fuite, chaque pierre instable, chaque vieux tuyau.

— Vous étiez quoi pour mon grand-père ? demanda Claire un matin.

— Quelqu’un qu’il a trouvé sur le bord de la route.

— Vous étiez sans domicile ?

Gabriel hocha la tête.

— Il y a douze ans.

Claire ne posa pas d’autres questions.

Mais quelques jours plus tard, elle découvrit une photo dans le carnet.

Gabriel avait vingt-sept ans.

Il était maigre, sale, le regard vide.

À côté de lui, Marcel souriait.

Au dos de la photo, il avait écrit :

« Aujourd’hui, Gabriel a accepté de vivre. »

Claire resta longtemps avec la photo entre les mains.

Elle comprit alors pourquoi cet homme semblait connaître le mas comme s’il lui appartenait.

Il avait été l’un de ceux qu’il avait sauvés.

Les trente jours commencèrent à changer quelque chose.

Une femme nommée Samira vint chercher les clés d’une petite chambre.

Elle avait fui Paris avec son fils après des années de violences.

Un homme âgé, André, vint dormir deux semaines après avoir été expulsé de son appartement.