Une jeune fille de dix-neuf ans, Léna, passa trois nuits ici avant de rejoindre une structure d’accueil.
Claire les observa.
Elle ne savait pas quoi leur dire.
Alors elle fit ce qu’elle savait faire.
Elle écouta.
Elle apporta du café.
Elle changea les draps.
Elle apprit à reconnaître les silences.
Et peu à peu, elle comprit son grand-père.
Il ne réparait pas les vies.
Il donnait simplement aux gens assez de sécurité pour qu’ils puissent recommencer à les réparer eux-mêmes.
Un soir, Claire trouva Gabriel assis devant le puits.
— Tu n’es jamais parti ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
— J’ai essayé.
— Pourquoi ?
— Parce que Marcel m’avait appris à ne plus confondre partir avec avancer.
Claire s’assit à côté de lui.
Le ciel devenait orange derrière les oliviers.
— J’avais l’impression que mon grand-père ne m’aimait pas beaucoup.
Gabriel tourna la tête.
— Pourquoi ?
— Il ne venait jamais à Paris. Il appelait rarement. Il ne disait jamais qu’il était fier de moi.
— Il était fier de vous.
— Vous ne pouvez pas le savoir.
Gabriel eut un petit sourire.
— Il parlait de vous tout le temps.
Claire sentit sa gorge se serrer.
— Qu’est-ce qu’il disait ?
— Qu’un jour, vous reviendriez ici quand vous n’auriez plus besoin de prouver quoi que ce soit à personne.
Elle regarda le mas.
— Il avait tort.
— Peut-être pas.
Claire baissa les yeux.
— Je suis revenue pour vendre.
— Et maintenant ?
Elle ne répondit pas.
Mais elle ne parla plus jamais de vente.
Le problème vint trois semaines plus tard.
Un promoteur immobilier arriva au mas.
Il s’appelait Victor Salvat.
Il avait déjà préparé une offre.
— Madame Martin, votre terrain est exceptionnellement bien placé.
Claire le regarda froidement.
— Je ne veux pas vendre.
— Vous changerez d’avis.
— Non.
Victor sourit.
— Votre grand-père a tenu ici avec des méthodes qui ne seraient plus acceptées aujourd’hui.
Claire se redressa.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je veux dire que ce refuge n’est pas exactement légal.
Gabriel, derrière elle, se raidit.
Victor posa une chemise sur la table.
— Si quelqu’un découvre les dossiers, les personnes hébergées, les médicaments…
Claire comprit.
— Vous me menacez ?
— Je vous informe.
Il ajouta :
— Vendez-moi le mas et tout disparaît.
Claire le fixa.
Puis elle prit la chemise et la referma.
— Sortez.
Victor sourit.
— Vous avez trente jours pour réfléchir.
— Non.
Elle ouvrit la porte.
— Vous avez trente secondes pour sortir.
Il partit.
Gabriel resta silencieux.
— Il avait raison sur une chose, dit-il.
Claire se retourna.
— Laquelle ?
— Le refuge n’est pas conforme à toutes les règles.
— Alors on le rendra conforme.
— Ça coûtera cher.
— J’ai encore de l’argent.
— Et si ça ne suffit pas ?