— Je ne vous ai pas demandé si vous étiez jolie.
Elle s’interrompit.
Armand continua :
— Je vous demande si vous êtes capable de regarder sept enfants qui souffrent et de ne pas détourner les yeux.
Élise sentit ses yeux se remplir de larmes.
Personne ne lui avait jamais parlé ainsi.
— Et si je dis non ?
— Vous rentrez chez vous et rien ne change.
Elle baissa les yeux.
Rien ne change.
C’était précisément le problème.
Deux semaines plus tard, Élise quitta la ferme des Morel.
Sa mère ne pleura pas.
Son père lui donna seulement une liste de recommandations.
— Ne nous fais pas honte.
Ses sœurs lui offrirent quelques conseils.
Jeanne lui dit de ne pas trop parler.
Marguerite lui expliqua comment s’habiller correctement devant la noblesse.
Louise lui conseilla de sourire davantage.
Personne ne lui demanda si elle avait peur.
Armand, lui, l’attendait près de la voiture.
Lorsqu’elle monta, il lui dit simplement :
— Si vous voulez repartir avant le domaine, dites-le-moi.
Elle le regarda.
— Non.
Puis elle regarda la ferme disparaître derrière elle.
— Je ne veux plus repartir en arrière.
Le domaine de Saint-Aubin était immense.
Un château de pierre blonde entouré de jardins, de bois et de terres agricoles.
Mais lorsqu’Élise franchit les portes, elle ne vit pas la grandeur.
Elle vit sept enfants alignés dans le hall.
Le petit dernier pleurait.
Une fillette de six ans serrait une poupée contre elle.
Un garçon de dix ans avait les bras croisés.
Le plus âgé, Henri, treize ans, observait Élise avec une méfiance presque adulte.
Armand posa une main sur l’épaule d’Élise.
— Voici Élise.
Personne ne répondit.
Puis la petite de six ans demanda :
— Vous êtes notre nouvelle gouvernante ?
Élise s’accroupit.
— Non.
— Alors vous êtes quoi ?
Élise réfléchit.
— Je ne sais pas encore.
La fillette la regarda longtemps.
Puis elle lui tendit sa poupée.
— Elle s’appelle Rose.
Élise prit la poupée.
— Bonjour, Rose.
La fillette sourit.
Ce fut le premier jour où quelque chose changea à Saint-Aubin.
Pas beaucoup.
Juste assez.
Les semaines suivantes, Élise découvrit que la maison n’était pas seulement triste.
Elle était malade.
Les comptes du domaine étaient confus.
Des récoltes disparaissaient.
Des fournisseurs réclamaient des paiements déjà effectués.
Et surtout, les enfants semblaient avoir peur de leur oncle, le marquis de Villiers, qui administrait les terres depuis la mort de la comtesse.
Élise commença à poser des questions.
Armand la regardait faire sans l’arrêter.
Un soir, il la trouva penchée sur les registres.
— Vous travaillez encore ?
— Quelque chose ne va pas.