— Je savais.
Clara resta immobile.
Elle comprit alors que cette soirée ne concernait pas Thomas.
Pas vraiment.
Depuis des années, son père contrôlait la maison parce que sa mère lui avait laissé croire qu’il en avait le droit.
Mais le testament disait autre chose.
Et il y avait une dernière clause.
Clara la lut à voix haute.
— « Si ma fille décide un jour de vendre la maison, les fonds devront être partagés équitablement entre ses deux enfants. »
Thomas releva la tête.
— Donc aucun de nous ne la possède.
— Exactement.
Son père se rassit lentement.
Il avait perdu son assurance.
— Pourquoi grand-mère aurait-elle fait ça ?
Clara répondit simplement :
— Parce qu’elle savait que tu choisirais toujours Thomas.
Cette phrase fit plus de dégâts que tout le reste.
Thomas baissa les yeux.
Il resta silencieux longtemps.
Puis il demanda :
— Clara…
Elle le regarda.
— Oui ?
— Pourquoi tu ne nous as jamais dit tout ça ?
Elle réfléchit.
— Parce que je ne voulais pas être celle qui devait rappeler à tout le monde qu’elle existait.
Son frère eut un mouvement de recul.
La soirée continua dans un silence presque irréel.
Mais le plus grand changement ne se produisit pas ce soir-là.
Il arriva trois semaines plus tard.
Clara reçut un appel de son père.
— Il faut qu’on parle.
— De la maison ?
— Non.
Il y eut un silence.
— De ton travail.
Clara fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’il a, mon travail ?
— J’ai appris quelque chose.
Elle attendit.
— Tu es responsable du programme régional pour les enfants victimes de traumatismes.
— Oui.
— Et ton association travaille avec plusieurs hôpitaux.
— Oui.
— Et tu as participé à la création d’un protocole d’accompagnement psychologique après les incendies de l’été dernier.
Clara resta silencieuse.
— Oui.
La voix de son père était différente.
Plus lente.
— Je ne savais pas.
Clara sourit faiblement.
— Je sais.
— Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
Elle regarda la fenêtre de son appartement.
— Parce que tu ne demandais jamais.
Silence.
Puis son père demanda :
— Tu aimes vraiment ce travail ?
Cette fois, Clara sentit quelque chose se détendre en elle.
— Oui.
— Même si ça ne rapporte pas beaucoup ?
Elle eut un petit rire.
— Papa…
— Quoi ?
— Tu ne comprends toujours pas.
— Alors explique-moi.
Clara réfléchit quelques secondes.
— Quand un enfant arrive dans mon bureau après quelque chose de difficile, je ne peux pas réparer ce qui lui est arrivé.
Elle marqua une pause.
— Mais je peux lui apprendre qu’il n’est pas condamné à vivre toute sa vie à l’endroit où les autres l’ont laissé.
Son père ne répondit pas.