— Je soupçonnais.
— Pourquoi m’avoir appelé aujourd’hui ?
Beaumont regarda Lila, assise avec des crayons dans un coin.
— Parce qu’elle a dit quelque chose que personne autour de vous n’osait vous dire.
Étienne fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Que vous étiez fatigué.
Il sourit tristement.
— C’est tout ?
— Non.
Beaumont s’approcha.
— Elle m’a rappelé une chose que j’avais oubliée. Derrière les entreprises, il y a des êtres humains.
Étienne baissa les yeux.
— Vous alliez retirer votre financement ?
— Oui.
— Et maintenant ?
— Je peux maintenir l’accord si vous acceptez une condition.
— Laquelle ?
— Vous devez réformer votre gouvernance.
Étienne regarda la ville derrière les vitres.
— Je le ferai.
— Pas pour me convaincre.
Beaumont désigna Lila.
— Pour ne plus jamais avoir besoin qu’une enfant de trois ans vous rappelle ce que vous êtes en train de devenir.
Étienne resta silencieux.
Puis il acquiesça.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Laurent fut licencié et fit l’objet de poursuites pour les faits établis par l’enquête.
Les procédures internes furent révisées.
Un système indépendant de signalement fut créé.
Les employés purent signaler les problèmes sans passer par leur hiérarchie directe.
Étienne imposa également une règle qui surprit tout le monde.
Chaque dirigeant devait régulièrement passer du temps avec les équipes de terrain.
Pas pour les contrôler.
Pour les écouter.
Mais il changea surtout dans sa vie personnelle.
Il demanda à Mireille de venir dans son bureau.
Elle entra avec méfiance.
— Vous vouliez me voir ?
Étienne se leva.
— Oui.
Il resta debout face à elle.
— Je vous dois des excuses.
Mireille ne répondit pas.
— Je n’aurais jamais dû vous parler comme je l’ai fait.
Elle baissa les yeux.
— Je comprends que vous étiez sous pression.
— Ce n’est pas une excuse.
Mireille releva les yeux.
— Non.
Il accepta le coup.
— Vous aviez le droit d’amener votre fille ici ce jour-là.
— Je ne voulais pas vous déranger.
— Vous ne m’avez pas dérangé.
Il regarda Lila, qui dessinait sur une feuille.
— Vous m’avez probablement sauvé.
Mireille sourit légèrement.
— C’est plutôt elle.
Étienne regarda l’enfant.
— Oui.
Quelques mois passèrent.
Lila ne devint pas une mascotte de l’entreprise.
Étienne refusa d’en faire un symbole public.
Elle resta simplement une petite fille.
Avec son manteau jaune.
Son sac en forme de lapin.
Et sa manie de poser des questions auxquelles les adultes préféraient parfois ne pas répondre.
Un soir, alors que Mireille rangeait son matériel, Étienne trouva Lila devant la fenêtre.
— Tu regardes quoi ?
Elle répondit :
— Les lumières.
— Elles sont jolies ?
— Oui.
Puis elle le regarda.
— Mais vous devriez rentrer.
— Pourquoi ?
— Parce que vous êtes encore très fatigué.