La jeune femme baissa les yeux.
Elle connaissait ce genre de sourire.
Ce n’était pas un sourire.
C’était une porte qui se fermait.
Elle fit un pas en arrière.
— Laissez-moi passer.
L’homme lui attrapa le poignet.
— Je t’ai parlé gentiment.
Elle se dégagea d’un mouvement sec.
— Ne me touchez pas.
Sa voix n’était pas forte.
Mais elle était suffisamment ferme pour faire disparaître quelques sourires.
Le patron posa enfin sa serviette sur le comptoir.
— Ça suffit, Gérard.
— Je plaisantais.
— Alors plaisante dehors.
Gérard haussa les épaules et retourna vers sa table.
La jeune femme sortit.
Dehors, la pluie avait commencé à tomber.
Elle marcha sans savoir où aller.
Au bout de la place, une vieille église se dressait contre le ciel noir. Elle s’abrita sous le porche, posa son sac à ses pieds et s’assit sur la dernière marche.
Elle avait froid.
Pas seulement à cause du mois de novembre.
Depuis trois semaines, elle avait froid.
Depuis le jour où elle avait quitté la maison.
Depuis le jour où ils lui avaient repris son nom.
Elle ouvrit légèrement son sac.
À l’intérieur, il n’y avait presque rien.
Une chemise.
Une photographie pliée.
Un vieux trousseau de clés.
Et une petite boîte métallique cabossée.
Elle toucha la photographie du bout des doigts.
Trois personnes y apparaissaient devant une grande maison de pierre.
Un homme âgé.
Une femme d’une trentaine d’années.
Et elle.
Mais sur la photographie, elle avait environ six ans.
Elle regarda longtemps le visage de l’homme.
Puis elle murmura :
— Pardon, papa.
Une voix répondit derrière elle.
— Vous n’avez pas besoin de demander pardon à quelqu’un qui n’est plus là.
Elle se retourna.
Un homme âgé se tenait sous la pluie.
Soixante-dix ans environ.
Grand, mince, vêtu d’un vieux manteau brun.
Il portait une casquette trempée et tenait une lampe à la main.
— Qui êtes-vous ?
— Auguste Varenne.
Elle se crispa.
Ce nom lui disait quelque chose.
Mais elle ne savait pas quoi.
L’homme regarda le sac.
Puis son visage.
Et soudain il pâlit.
— Mon Dieu…
Elle se leva.
— Quoi ?
Auguste fit un pas vers elle.
— Vous êtes revenue.
— Je ne suis jamais venue ici.
— Vous, peut-être pas.
Il regarda la photographie qu’elle tenait encore.
— Mais votre père oui.
Elle resta immobile.
— Vous connaissiez mon père ?
— Très bien.
Il marqua une pause.
— Et je vous connaissais aussi.
La jeune femme sentit son cœur accélérer.
— Comment ?
Auguste regarda autour de lui.
La place était presque vide.
— Parce que j’étais le notaire de votre famille.
