— Je sais.

— Léa n’a rien demandé !

Victoire baissa la tête.

— Je sais.

— Alors pars.

Les mots tombèrent.

Matthieu les regretta immédiatement.

Mais il ne les reprit pas.

Victoire resta immobile quelques secondes.

Puis elle monta chercher ses affaires.

Noé dormait.

Léa était dans sa chambre.

Victoire plia trois chemises, un pantalon, quelques livres.

Elle prit le petit chapelet autour de son poignet.

Puis elle descendit.

Matthieu était toujours dans la cuisine.

Elle posa les clés de la chambre sur la table.

— Merci pour tout.

Il ne répondit pas.

— Je suis désolée de vous avoir attiré des ennuis.

Elle prit la main de Noé.

Mais lorsqu’elle passa devant la chambre de Léa, la petite fille apparut dans le couloir.

— Victoire ?

La jeune femme s’arrêta.

Léa regarda son sac.

— Tu pars ?

Victoire s’agenouilla.

— Oui, ma chérie.

— Pourquoi ?

Victoire regarda Matthieu.

Il détourna les yeux.

— Parce que parfois, les adultes ont des problèmes qu’ils doivent régler seuls.

Léa se mit à pleurer.

— Mais tu es ma famille.

Victoire l’embrassa.

— Je t’aime beaucoup.

Puis elle partit.

La porte se referma.

Matthieu resta immobile.

Léa courut dans sa chambre.

Quelques minutes plus tard, il entendit des sanglots.

Il monta.

Sa fille était assise sur son lit.

— Papa…

— Oui ?

Elle essuya ses joues.

— C’est ta faute si elle est partie.

Matthieu sentit les mots entrer en lui comme une lame.

Il s’assit au bord du lit.

— Je sais.

Léa secoua la tête.

— Non. Tu ne sais pas.

Elle prit le dessin qu’elle avait fait quelques semaines plus tôt.

On y voyait quatre personnages devant la ferme.

Papa.

Léa.

Victoire.

Noé.

— Tu avais l’air heureux.

Matthieu regarda le dessin.

Il comprit alors quelque chose qu’il avait refusé de voir.

Il avait passé trois ans à protéger sa fille contre la peur de perdre quelqu’un.

Et, par peur lui-même, il venait de lui faire vivre exactement la même chose.

Cette nuit-là, il ne dormit pas.

À l’aube, il prit son vieux fourgon.

Il chercha Victoire partout.

À la gare.

Au village voisin.

Chez l’ancienne collègue de son mari.

Rien.

Puis Madeleine se souvint d’une phrase.

— Elle parlait parfois d’un vieux pensionnat près de Millau.

Matthieu repartit.

Il la trouva enfin devant une petite gare.

Victoire tenait Noé dans ses bras.

Elle allait monter dans un bus.

— Victoire !

Elle se retourna.

Matthieu courut jusqu’à elle, essoufflé.

— Je suis venu te demander pardon.

Elle resta silencieuse.

— Je t’ai demandé de partir parce que j’avais peur.

— Je sais.

— J’ai confondu protéger ma famille et protéger mon orgueil.