— Attention, Noé, si tu mets encore du chocolat, la crêpe va demander un prêt bancaire, lança-t-elle en attrapant le sachet au vol.

Les deux garçons éclatèrent de rire.

Mathieu resta immobile quelques secondes.

Puis Jules le vit.

— Papa !

Il sauta du plan de travail avant qu’Inès ait le temps de l’arrêter et courut vers lui.

Noé suivit immédiatement.

Les deux petits s’accrochèrent à ses jambes.

— Papa, regarde ! On a fait des dinosaures !

Mathieu regarda la crêpe difforme que Noé brandissait fièrement.

Pour la première fois depuis deux ans, il rit franchement.

— Je vois ça.

Inès se redressa brusquement.

— Monsieur Delorme… Je suis désolée pour la cuisine. Les garçons voulaient faire des crêpes et…

— Depuis combien de temps mes fils savent rire comme ça ?

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Je ne sais pas, monsieur.

Mathieu regarda ses enfants.

— Moi non plus.

Ce soir-là, quelque chose changea.

Mathieu resta dîner avec eux.

Il découvrit que Jules détestait les petits pois, que Noé avait peur des orages mais refusait de l’avouer, et qu’Inès avait inventé un jeu dans lequel chaque objet de la maison devenait un personnage.

Même le vieux vase du salon avait un nom.

Les enfants l’avaient appelé Monsieur Patate.

Mathieu n’avait jamais entendu parler de Monsieur Patate.

Il comprit alors quelque chose qui lui fit mal.

Ses enfants avaient une vie qu’il ne connaissait pas.

Et Inès en connaissait davantage sur eux que lui.

Les semaines suivantes, Mathieu commença à rentrer plus tôt.

Il prit des petits déjeuners avec ses fils.

Il les accompagna au parc.

Il apprit à leur lire une histoire sans vérifier son téléphone toutes les trois minutes.

Et surtout, il remarqua que chaque fois qu’Inès entrait dans une pièce, Jules et Noé semblaient respirer plus librement.

Clarisse, elle, le remarqua aussi.

Un vendredi soir, elle entra dans le salon et trouva Inès assise sur le tapis avec les deux garçons.

Ils construisaient un château avec des cubes en bois.

Clarisse s’arrêta.

— Inès.

La jeune femme leva les yeux.

— Oui, madame ?

— Vous êtes employée de maison. Pas éducatrice.

Inès baissa immédiatement les yeux.

— Je suis désolée.

— À partir de maintenant, vous ne jouerez plus avec eux pendant vos heures de travail.

Mathieu, qui venait d’entrer derrière elle, entendit la phrase.

— Pourquoi ?

Clarisse se retourna.

— Parce que ces enfants ont besoin de cadre.

— Ils ont aussi besoin de rire.

— Ils riaient déjà avant elle.

Mathieu regarda les deux garçons.